Avoir un enfant est une expérience qui varie d’une mère à une autre. Un événement qualifié dans le même temps de joyeux et d’un couteau à double tranchant. Pour certaines mères, la naissance d’un enfant rime avec plaisir, amour ainsi que de nouvelles habitudes réjouissantes.

Par contre pour d’autres, notamment les jeunes mères célibataires, le parcours, de la découverte de la grossesse à l’éducation de l’enfant en passant par sa naissance, est souvent marqué par des nuits très courtes et des journées bruyantes.

C’est un chamboulement à tous les niveaux : corporel, psychologique, émotionnel, social. Parce qu’on ne réfléchit plus pour une personne, mais pour deux. Cette enquête exclusive réalisée à Abidjan, en Côte d’Ivoire, permet la découverte du quotidien, des défis et des aspirations des jeunes mères sans maris.

Les témoignages poignants de Sandrine, Isabelle et Madhia

Mamans solos ou simplement nouvelles mamans, elles découvrent ainsi toutes pour la première fois l’expérience de l’accouchement et ses défis avant, pendant et après. Chacune à sa manière, elles se donnent corps et âme pour relever le défi, parfois à leurs dépens.

Lou Sandrine, âgée d’une vingtaine d’années, animatrice radio et maman d’une fillette de 3 ans, n’a pas pu allaiter sa fille après l’accouchement. Elle découvre pour la première fois, tout comme sa mère, une expression assez particulière : avoir les tétons ombiliqués.

« Je n’ai pas pu allaiter ma fille. Quand j’ai accouché, j’avais les tétons ombiliqués. Cela concerne les femmes qui ont des difficultés à allaiter à cause de leurs tétons. C’était nouveau pour moi. En général, celles qui ont ce problème ont la technique pour faire l’allaitement. Moi, je ne connaissais pas. Étant également novice en la matière, ma mère m’a demandé de ne pas allaiter ma fille pour éviter certaines complications », a-t-elle expliqué, l’air plongée dans ses souvenirs.

Perdue dans ses pensées, Sandrine pousse un soupir entre chaque phrase, puis ajoute : « Il fallait donc acheter pratiquement trois boîtes de lait par semaine, qui nous coûtaient environ 15.000 à 16.000 FCFA par semaine. Alors que le père de mon enfant venait de perdre son travail.»

La succession de ces difficultés a en partie contribué à sa séparation avec le père de sa fille, que Sandrine n’a pas voulu nommer.

Gnanba Isabelle, assistante gestion de la clientèle et technique dans une société de la place, est, elle aussi, dans la vingtaine. Son fils a 5 ans aujourd’hui et vit avec son père depuis ses 4 ans. Les deux parents l’ont décidé d’un commun accord en raison des occupations professionnelles de la mère, qui entraînent des voyages répétés.

Elle raconte sa première expérience, l’air pensive :

« Franchement, il m’arrivait de pleurer parce que j’étais à bout. L’enfant ne dormait pas la nuit. Il pouvait dormir toute la journée et c’est la nuit qu’il se réveillait à partir de 23 heures. Donc, tu vas rester debout de 23 heures jusqu’à 4 h du matin. »

En plus des insomnies, Isabelle a également fait face, pour la première fois, aux exigences de la maternité dont on ne parle pas souvent.

« Il y a également le fait que l’enfant tire ton lait pour la première fois. Ça fait extrêmement mal et ça blesse le téton. La première fois, avec l’accouchement, disons que le post-partum a été vraiment difficile pour moi, jusqu’à présent. J’en ai même gardé des séquelles, au point où je me demande souvent si je voudrais encore faire un deuxième enfant », a confessé Isabelle avec tristesse dans la voix.

Jeune étudiante à la naissance de sa fille, aujourd’hui âgée de 17 ans, Madhia Aminata Bamba a dû affronter ses parents et ceux du père de son enfant à l’annonce de la grossesse. Après son accouchement, l’enfant est resté avec ses grands-parents pour permettre à sa maman de continuer son cursus universitaire.

Aujourd’hui dans la trentaine, cette jeune maman travaille dans l’humanitaire avec plus de 12 ans d’expérience professionnelle, et sa fille est à sa charge depuis sa deuxième année de collège.

« Quand elle est arrivée en cinquième, le père a démissionné de tout. Et je me suis retrouvée seule à gérer tout ce qui concerne l’enfant : la scolarité, la gestion du quotidien, jusqu’à ce qu’elle ait le BAC en candidat libre cette année. »

En plus du soutien permanent de sa famille et de ses amies, Madhia a dû gérer à la fois le regard de la société, ses études, ses aspirations professionnelles et l’éducation de son enfant, avec un courage qui s’apprend sur le tas.

« J’ai dû me créer une carapace, me forger une personnalité pour réussir à faire face à tout ça, afin de ne pas me laisser affecter par les jugements des autres. J’ai dû apprendre à me faire confiance, à avoir confiance en mon jugement, à prendre des décisions même si ça n’allait pas forcément », a-t-elle soutenu.

Une autre vie après l’accouchement : le post-partum

Qu’ils soient physiques, sociaux, financiers ou psychologiques, les changements entraînés par la maternité ne sont pas toujours faciles à digérer. Nos mères célibataires ont découvert des aspects auxquels elles n’étaient ni informées ni préparées afin d’y faire face.

Gnanba Isabelle a vu son corps changer pour la première fois sans savoir comment réagir :

«Après l’accouchement, on est confrontée à la transformation du corps. Par exemple, moi, j’ai accouché par césarienne, donc mon corps a mis du temps à faire partir mon ventre. Pour quelqu’un qui est skinny et qui n’avait pas de ventre avant. »

Elle a fini par comprendre toute seule que cette nouvelle réalité était beaucoup plus imposante qu’elle ne l’imaginait.

« Tu rentres dans une autre phase et il faut accepter que ton corps de jeune fille change. Malgré tout ce que je faisais pour que le ventre puisse partir, le ventre est là. Honnêtement, j’avais du mal à l’accepter. Je me disais que je n’étais pas moi-même. J’avais même du mal à pouvoir me regarder dans le miroir parce que je n’acceptais pas cette version de moi », a-t-elle raconté avant d’expliquer qu’elle a fini par accepter cette situation à contrecœur.

Lou Sandrine, elle, n’a pas eu à faire face uniquement à des transformations physiques. Le post-partum a provoqué chez elle une dépression.

« J’ai même fait une dépression. Je ne regardais même plus mon enfant. C’est ma maman qui me rappelait toujours que j’ai fait un enfant et qu’il fallait que je la regarde. Elle et mes sœurs ont essayé de me remonter le moral. C’est maman qui achetait les habits de l’enfant, faisait les courses et dormait avec l’enfant. Moi, je ne dormais pas avec l’enfant. C’est grâce aux conseils que je suis allée voir un médecin, un spécialiste. Il m’a suivie pendant deux ans.»

Et de Sandrine de poursuivre avec un sourire de satisfaction et de fierté face à toutes les épreuves traversées :

« Vu que je ne dormais pas non plus, il m’a donné des comprimés pour que je puisse dormir. »  

Il faut signaler en plus que Sandrine est passée par une opération chirurgicale après son accouchement :

« J’ai été opérée l’année dernière, en 2025, d’un abcès du sein gauche à cause de mon problème d’allaitement. »

L’étape du post-partum sous-entend, dans une certaine mesure, qu’il faut réfléchir à reprendre sa vie en main après la maternité. À cet effet, pour Madhia Aminata Bamba, il y a des aptitudes essentielles à développer :

« Je dirais qu’être maman et construire une vie sociale, c’est un combat quotidien. Les aptitudes, c’est beaucoup de résilience. Il faut aussi cultiver la confiance en soi et l’estime de soi. »

Les nuits deviennent courtes, les habitudes changent et le corps n’est pas en marge de tous ces changements. Cependant, faire de son enfant sa priorité absolue doit être le leitmotiv de tous les jours, selon Lou Sandrine.

« Ton enfant doit être ta priorité. Ne pas attendre ton homme. Tant que c’est possible, il faut t’investir dans l’éducation de ton enfant, c’est important. Malgré tout, l’expérience de maman, c’est magnifique. C’est beau. »

Mère célibataire, une fatalité ?

En plus des défis quotidiens à relever pour assurer l’éducation de leur enfant, les jeunes mères célibataires se retrouvent confrontées à une autre réalité. Se remettre en couple et refaire sa vie devient une équation presque impossible.

Le regard constant de la société, les jugements parfois erronés, les abus de confiance et les perceptions négatives sont présents dans les nouvelles rencontres amoureuses. La recherche d’un partenaire peut parfois ressembler à un labyrinthe sans fin.

Madhia Bamba témoigne de sa déception après un constat général :

« En tout cas, pour les relations amoureuses, il y a beaucoup d’hommes qui viennent vers les mères célibataires, pas toujours avec des intentions nobles. Ils sont juste là, sans vouloir se poser, parce qu’ils ont des a priori. Ils ne veulent pas avoir un enfant qui n’est pas le leur et ils s’attendent à ce que, même si vous avancez dans la relation, que l’enfant ne fasse pas partie du tableau. »

Selon le Recensement général de la population et de l’habitat 2021 (RGPH 2021), effectué sur la structure matrimoniale et la nuptialité de la population ivoirienne âgée de 12 ans et plus, le célibat serait plus fréquent à Abidjan, avec 55,2 % de la population.

Réalisé en 2021 par l’Agence nationale de la statistique (ANStat) et publié en septembre 2025, ce recensement démontre que plus de la moitié de la population abidjanaise est célibataire.

Comme Madhia, Lou Sandrine a aussi, tenté de refaire sa vie avec un autre homme. Son expérience est certes différente, mais le constat demeure le même. Les préjugés sur les jeunes mères célibataires sont bien présents et ils pèsent lourd dans la balance des relations amoureuses.

« Lorsqu’un homme te croise, il te demande pourquoi tu n’es plus avec le père de l’enfant et te conseille même de retourner avec le père de l’enfant parce que tu as fait un enfant avec lui. Les hommes ne se disent pas qu’il y a eu peut-être un problème entre vous. Selon leur perception, vu que vous avez un enfant, c’est plus facile de revenir ensemble. Donc, c’est la raison pour laquelle, jusqu’aujourd’hui, je suis encore célibataire », a révélé Sandrine avec un sourire en coin et une désillusion sur le visage.

En définitive, toutes les jeunes mères interrogées dans le cadre de cette enquête ont pu se relever et reprendre leur vie grâce à leur entourage immédiat : les parents, les collègues et les amies.

Ces personnes ont chacune, à leur manière, aidé ces jeunes mères célibataires à surmonter chaque difficulté après leur première maternité. Malgré toutes les difficultés endurées, ces mamans sont fières d’elles-mêmes, de leur parcours et de leurs histoires respectives. En effet, assurer le rôle du père et de la mère à la fois représente plus de responsabilité qu’elles se réjouissent par ailleurs, de l’avoir pu assumer.

Seleho Nahadjenin depuis la Côte d’Ivoire